ARTISANS : DÉCIDEURS CRÉATIFS AUX MILLE RESSOURCES

Le rôle clé des artisans en rénovation de l’habitat individuel

On exige beaucoup des artisans. Ils sont au cœur de la plupart des rénovations de maison, on attend d’eux qu’ils soient compétents et réactifs, mais aussi qu’ils jouent un rôle clé dans la transition écologique des logements. Et dans la qualité énergétique des rénovations. Mais quelles sont leur réalité de terrain, leur contraintes pratiques, le nombre de chantiers qu’ils gèrent en même temps, les enjeux de gestion et de management de leurs équipes, etc. ? C’est tout l’objectif de ce chantier de recherche Leroy Merlin Source, mené sur le terrain, en partenariat avec l’ADEME et l’ANAH, avec des journées embarquées sur les chantiers avec les artisans.

Un regard sociologique sur l’action et la coordination des artisans

Cette recherche a été réalisé grâce à une quinzaine de journées passées au plus près des artisans. Enrichies d’entretiens avec les sociologues Tassadit Bonnardot et Romain Gournet. Ils ont accompagné les professionnels dès le petit matin sur les chantiers, avec l’accompagnement de l’ethnologue Viviane Hamon. Ils ont enquêté auprès de petites structures, de moins de dix salariés. Les artisans qui ont accepté leur présence travaillent en milieu périurbain ou rural, dans plusieurs régions du sud de la France. Ils bénéficient d’une bonne reconnaissance de la qualité de leur travail par le milieu professionnel de leur territoire.

Artisans : une culture professionnelle du Faire

 Quelques grandes notions marquent toujours l’identité et la culture des artisans :

  • La valorisation du travail physique et des gestes concrets, ce qui implique souvent la dévalorisation des autres tâches pourtant essentielles (administratif, devis, ressources humaines).
  • Le goût de l’indépendance et de l’autonomie, même si cela comprend de nombreuses contraintes, dont des temps de travail parfois longs.
  • Les valeurs du travail, du respect du client et de la cohérence des actions menées, qui constituent une éthique de terrain.
  • La prédominance de l’informel et de l’oral, avec beaucoup d’échanges et d’efforts de mémoire pour retenir les informations utiles, avec à l’inverse l’utilisation de l’écrit réduite au minimum, quand c’est indispensable.

Des hommes orchestres multitâches

Le quotidien des artisans est composé de très nombreuses tâches de natures variées à assumer en parallèle :

  •     Conseil au client et écoute de ses demandes et de son budget
  •     Planification et coordination avec les autres corps de métiers
  •     Gestion des appels
  •     Devis et factures, gestion des stocks et des approvisionnements
  •     Conduite des équipes sur le terrain
  •     Formations, partenariats sur le territoire, etc.

« On est toujours en train de faire et de penser dix-mille choses à la fois », dit un électricien. Le tout constitue une charge mentale constante, dans un rythme de travail soutenu. Il reste difficile d’équilibrer l’activité et la vie personnelle, alors qu’ils aspirent à avoir plus de temps pour eux et leur famille.

La coordination, que d’incertitudes et de complexité !

Le nerf de la guerre d’un chantier réussi ? La bonne coordination entre tous les intervenants. Mais les aléas sont très nombreux : suivi en parallèle de plusieurs chantiers, météo, estimations à revoir, adaptation aux interventions des autres corps de métier… Beaucoup de tâches sont invisibles, et de plus ni valorisées ni facturées.

Autre sujet chronophage et non facturé : la réalisation des devis, souvent complexes. Il faut conseiller et « faire avec » le client, et réaliser finalement une véritable étude de faisabilité. Pour ne pas y laisser trop de temps, cela pousse à aller vers des solutions déjà connues et maîtrisées.

Des réseaux locaux essentiels

Bien travailler et construire sa réputation sur un territoire, c’est aussi pouvoir compter sur un réseau local dense pour les artisans :

  • Relations sociales : des liens forts vont amener des contacts, des compétences et apporter des affaires.
  • Coopération sélective : les artisans travaillent de préférence avec des confrères connus et reconnus pour leurs compétences.
  • Distance vis à vis des architectes : même si certains architectes sont appréciés, ils sont vus comme trop loin des réalités des chantiers.

Un regard critique sur les aides publiques

Même si elles constituent des opportunités budgétaires pour financer une part des rénovations en maison individuelle, les critiques des artisans sont multiples :

  • La gestion administrative des dispositifs d’aides financières génère une tension pour les artisans, les exigences strictes de formalisme se heurtent à la réalité des chantiers.
  • Les délais d’instruction des dossiers sont jugés trop longs : la durée d’instruction des dossiers d’aides à la rénovation peut perturber la mise en chantier
  • La perception négative de la certification RGE : elle n’est pas toujours perçue comme un gage de qualité, le label n’est pas associé à une marque de confiance, les contrôles sont jugés plus administratifs que techniques.

La recherche de la « taille critique »

En termes de développement économique, les artisans ne cherchent souvent pas à se développer. Mais à conserver la bonne taille de leur entreprise pour s’y trouver bien :

  • Recherche d’un modèle stable et d’une rémunération suffisante.
  • Gestion raisonnée des ressources avec une trésorerie qui permet de faire face à des imprévus.
  • Recherche de sécurité à long terme (investissement dans la pierre par exemple).

Le rôle central des artisans dans la rénovation

Bien plus que des exécutants en bout de course, les artisans jouent un rôle central dans ce marché de la rénovation de l’habitat individuel. Ils ont une très fort capacité de prescription auprès des particuliers, et de partage avec eux des décisions majeures concernant les travaux.

Une conclusion majeure de la recherche, c’est qu’il faut regarder la rénovation à plusieurs échelles pour comprendre comment s’élabore une rénovation d’ampleur réussie. C’est à dire performante sur le plan énergétique et vertueuse sur le plan écologique :

  • La micro-échelle du chantier. Celle de la maison et du particulier, c’est notamment l’échelle à laquelle sont calculées les aides publiques.
  • L’échelle moyenne de l’entreprise. Celle qui gère toujours plusieurs chantiers en parallèle, avec de nombreuses contraintes de temps et d’organisation.
  • L’échelle plus large du territoire que laquelle l’entreprise intervient. Cela suppose de nombreuses interactions avec de nombreux acteurs (confrères, fournisseurs, formation, organisations professionnelles).

L’ensemble constitue un système d’acteurs complexe, qui a des conséquences sur tout chantier individuel.

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